Il existe des prisons dont le nom seul suffit à faire frissonner. La Bastille, Pignerol, l'île Sainte-Marguerite — trois noms qui, dans l'histoire de France, évoquent la détention, le secret et l'arbitraire du pouvoir. Pourtant, aucun prisonnier n'a hanté l'imaginaire collectif autant que celui que l'on n'a jamais su nommer. On l'a appelé « l'homme au masque de fer », bien que le masque ait probablement été de velours noir, et bien qu'il n'ait peut-être jamais été porté en permanence. Ce qui est sûr, c'est qu'un homme a vécu trente-quatre ans derrière des murs, sans que personne — ou presque — n'ait jamais su qui il était.
Cet article n'est pas un roman. C'est une enquête. Nous allons suivre les documents, les lettres, les registres d'écrou, les témoignages contemporains, pour tenter de comprendre ce que l'on sait réellement, ce que l'on croit savoir, et ce qui demeure, malgré trois siècles de recherches, irréductiblement mystérieux.
I. Les faits établis : un prisonnier sans nom
Les informations fiables sur ce prisonnier proviennent d'un nombre remarquablement restreint de documents. Pas de procès, pas d'acte d'accusation, pas de témoignage du prisonnier lui-même. Seulement des lettres, des registres, et le silence.
1669 : L'arrestation et l'envoi à Pignerol
Le 19 juillet 1669, François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV, envoie une lettre au gouverneur de la forteresse de Pignerol, Bénigne Dauvergne de Saint-Mars. Il l'informe qu'un nommé « Eustache d'Auger » va lui être amené, et donne des consignes d'une rigueur extrême :
« Le Roy m'ayant comandé de faire conduire à Pinerolo le nommé Eustache d'Auger, il est de la dernière importance à son service qu'il soit gardé avec une grande sécurité, et qu'il ne puisse donner de ses nouvelles en nulle manière, ni par lettres à qui que ce soit. Il faudra que vous portiez vous mêsme à ce misérable, une fois le jour, de quoy vivre toute la journée, et que vous n'escoutiez jamais, soubs quelques prétexte que ce puisse estre, ce qu'il voudra vous dire, le menaçant tous jours de le faire mourir s'il vous ouvre jamais la bouche pour vous parler d'autre chose que de ses nécessités. [...] comme ce n'est qu'un valet, il ne luy en faut pas de bien considérables. »
Cette lettre est le document fondateur. On y apprend que le prisonnier est considéré comme « un valet », que sa nourriture ne doit pas être coûteuse, et surtout, que la moindre tentative de communication doit être punie de mort. Le nom « Eustache d'Auger » est d'ailleurs écrit dans une encre et une écriture différentes du reste de la lettre, ce qui suggère que Louvois l'a ajouté après coup — peut-être un pseudonyme.
Capturé le 28 juillet 1669 par le capitaine Alexandre de Vauroy, commandant de la garnison de Dunkerque, le prisonnier est conduit à Pignerol, où il arrive le 24 août. La captivité a commencé.
Pignerol (1669–1681) : l'isolement absolu
À Pignerol, dans le Piémont italien alors sous domination française, Saint-Mars dispose de la forteresse pour enfermer ses prisonniers les plus importants. Le plus célèbre d'entre eux est Nicolas Fouquet, l'ancien surintendant des finances de Louis XIV, arrêté en 1661 pour malversations et condamné à la prison à vie.
Saint-Mars commande pour le prisonnier un cachot où « les jours [...] ne donneroint point sur des lieux qui peuvent estre aborder de personne », avec « assez de portes fermées, les unes sur les autres, pour que vos sentinelles ne puissent rien entendre ». Il doit lui porter lui-même ses repas, une fois par jour. Aucun autre contact n'est autorisé.
Saint-Mars décrit le prisonnier dans ses lettres comme un homme calme, « disposé à la volonté de Dieu et du Roi », bien différent des autres détenifs qui se plaignent constamment ou tentent de s'enfuir. Entre 1675 et 1680, le prisonnier est même employé comme valet pour Nicolas Fouquet, avant d'être à nouveau mis au secret total.
Le transfert vers Exilles (1681–1687)
En 1681, après la mort de Fouquet et la libération du marquis de Lauzun, Saint-Mars est nommé gouverneur du fort d'Exilles, dans les Alpes italiennes. Il emmène son prisonnier avec lui. Le silence continue.
1687 : La révélation involontaire
L'année 1687 marque un tournant. Saint-Mars est nommé gouverneur de la citadelle de l'île Sainte-Marguerite, au large de Cannes. Pour s'y rendre, il doit traverser la Provence avec son prisonnier. Et c'est là que le secret commence à fuir.
Le prisonnier est transporté dans une chaise à porteurs, le visage caché par un masque. Une gazette janséniste rapporte l'événement :
« Monsieur de Saint-Mars a transporté, par ordre du Roi, un prisonnier d'État de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite. Personne ne sait qui il est ; il y a défense de dire son nom et ordre de le tuer s'il le prononce. Il était enfermé dans une chaise à porteurs, ayant un masque d'acier sur le visage et tout ce qu'on a pu savoir de Saint-Mars était que ce prisonnier était depuis de longues années à Pignerol et que tous les gens que le public croient morts ne le sont pas. »

C'est la première mention publique du masque. Et c'est aussi la source de la confusion qui perdure : la gazette parle de « masque d'acier », alors que les documents ultérieurs montreront qu'il s'agissait plutôt de velours. D'ailleurs, lors du transfert de 1687, le prisonnier a manqué d'étouffer — preuve s'il en fallait que le masque n'était pas porté en permanence.
La Bastille (1698–1703) : les dernières années
En 1698, Saint-Mars est nommé gouverneur de la Bastille. Il y emmène son prisonnier, cette fois en litière, avec un masque de velours. Le registre d'écrou de la Bastille, en date du 18 septembre 1698, note simplement l'arrivée d'un nouveau détenu sans nommer. Il est logé dans la tour Bertaudière.
Un témoignage précieux vient du petit-neveu de Saint-Mars, qui relate une étape du voyage au château de Palteau :
« L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars [...] Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur ; M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour ; les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque ; mais ils observèrent très bien que M. de Saint-Mars, qui était à table vis-à-vis de lui, avoit deux pistolets à côté de son assiette. [...] Lorsque le prisonnier traversait la cour, il avoit toujours son masque noir sur le visage ; les paysans remarquèrent qu'on lui voyait les dents et les lèvres, qu'il était grand et avait les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au masque. »
Le 19 novembre 1703, le prisonnier meurt à la Bastille, après trente-quatre ans de captivité. Le registre des morts note le décès d'un certain « Marchialy » ou « Marchioly », avec une fausse indication d'âge de quarante-cinq ans — alors qu'il devait en avoir soixante. Ses effets personnels sont brûlés. Les murs de sa cellule sont grattés et repeints, par peur qu'il ait caché des billets ou des marques. Son corps est enterré au cimetière Saint-Paul-des-Champs, et la trace s'éteint.

II. Le masque : ce que l'on sait et ce que l'on croit
Le masque de fer est devenu le symbole de cette histoire. Pourtant, les sources disponibles permettent d'établir plusieurs faits qui contredisent la légende.
Le masque n'était pas en fer
Le mot « fer » n'apparaît que dans la gazette janséniste de 1687, qui parle de « masque d'acier ». Les documents contemporains ultérieurs, notamment le récit du neveu de Saint-Mars en 1698, parlent d'un « masque noir » qui laissait voir les dents et les lèvres du prisonnier. Un masque en fer ou en acier, avec des ressorts métalliques, aurait été lourd, douloureux et potentiellement dangereux — le prisonnier a d'ailleurs manqué d'étouffer lors du transfert de 1687, ce qui suggère un objet plus rigide que le velours.
Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV (1751), introduisit l'idée d'un masque « dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage ». C'est lui qui a fixé dans l'imaginaire l'image du masque de fer, mais cette description ne correspond à aucun document contemporain.
Le masque n'était pas permanent
Le port du masque n'est attesté que lors des transferts entre prisons (1687, 1698) et, peut-être, lors des offices religieux à la Bastille. Les scientifiques ont noté qu'un port constant aurait entraîné des infections cutanées graves, voire une septicémie. Rien dans les sources ne suggère que le prisonnier portait le masque en permanence dans sa cellule.
Une question de prestige
Certains historiens émettent l'hypothèse que le masque n'était pas tant une mesure de sécurité qu'un instrument de prestige pour Saint-Mars. En affichant un prisonnier si important qu'il devait être masqué, le gouverneur augmentait sa propre considération aux yeux de la cour et du roi. Le masque, dans cette lecture, serait autant un signe de la puissance du geôlier que de la menace du prisonnier.
III. Les hypothèses d'identité
Plus de cinquante candidats ont été proposés au fil des siècles pour occuper la place de ce prisonnier anonyme. Les plus sérieuses se fondent sur les documents ; les plus spectaculaires alimentent la littérature.
Eustache Dauger : le valet au secret
C'est le seul nom apparaissant dans les documents officiels. « Eustache d'Auger » — ou Dauger — est qualifié de « valet » par Louvois lui-même. Cette identification, qui semble minimiser l'importance du prisonnier, est en réalité l'une des plus troublantes. Pourquoi des mesures aussi extraordinaires pour un simple domestique ? La réponse la plus plausible est que Dauger n'était pas un valet ordinaire, mais un homme en possession d'un secret d'État si dangereux qu'il devait être réduit au silence éternellement.
Certains chercheurs, notamment Maurice Duvivier en 1932, ont proposé qu'il s'agissait d'Eustache Dauger de Cavoye, un noble lié à plusieurs scandales politiques de la fin du XVIIe siècle. Mais cette piste a été réfutée en 1953 par l'historien Georges Mongrédien, qui a retrouvé des lettres de famille prouvant que Dauger de Cavoye était toujours en vie après la mort du Masque de fer.
Ercole Antonio Mattioli : le diplomate italien
En 1679, le comte Ercole Antonio Mattioli, juriste et secrétaire d'État du duc de Mantoue, est enlevé près de Turin par des soldats français dirigés par Nicolas de Catinat. Son crime : avoir vendu la forteresse de Casale à Louis XIV, puis avoir tenté de revendre la même place à l'Espagne. Mattioli est incarcéré à Pignerol le 2 mai 1679, avec son valet italien Rousseau.
La théorie selon laquelle le Masque de fer serait Mattioli s'appuie sur un indice troublant : le nom de « Marchioly », inscrit sur le registre des morts de la Bastille en 1703, ressemble étrangement à une déformation de « Mattioli ». C'est cette piste qui a longtemps été considérée comme la plus solide, et elle reste defensorum par plusieurs historiens contemporains.
Cependant, des objections persistent. Mattioli était un personnage suffisamment important pour que son enlèvement ait provoqué des remous diplomatiques. Or, aucune source italienne ne fait état de sa disparition prolongée. De plus, il existait un autre prisonnier à Pignerol — Rousseau, son valet — dont le sort n'est pas clairement élucidé.
Nicolas Fouquet : le surintendant disgracié
Nicolas Fouquet, arrêté en 1661 pour malversations financières, est mort à Pignerol en 1680. Mais certains historiens, dont Pierre-Jacques Arrèse (1970) et Jean Markale (1989), soutiennent que la mort annoncée de Fouquet était un canular. La libération de Fouquet était imminente en 1680 ; or, ses ministres Louvois et Colbert redoutaient cette perspective. Profitant de la mort de l'un des valets de Fouquet, nommé Eustache Danger, ils auraient fait croire à la disparition de Fouquet, qui aurait alors été transféré sous le nom de « Eustache d'Angers » dans les cachots de Saint-Mars.
Cette hypothèse est séduisante mais difficile à étayer. Elle repose sur des circonstances troubles — l'absence de tout acte de décès de Fouquet, les similitudes entre les noms « Eustache Danger » et « Eustache d'Auger » — mais aucun document ne la confirme directement. L'historien Mauro Maria Perrot et le chercheur Claude Dabos s'y sont ralliés, mais elle reste contestée.
Vivien l'Abbé de Bulonde : le général déchu
En 1890, le cryptanalyste Étienne Bazeries a déchiffré le « Grand Chiffre de Louis XIV », un système de chiffrement militaire particulièrement sophistiqué. Dans une lettre de Louvois au maréchal de Catinat, datée du 8 juillet 1691, il trouva un ordre d'arrêt contre le général de Bulonde, qui avait levé le siège de Coni sans autorisation :
« Elle désire que vous fassiez arrêter Monsieur de Bulonde et le fassiez conduire à la citadelle de Pignerol où Sa Majesté veut qu'il soit gardé enfermé pendant la nuit dans une chambre de ladite citadelle et le jour ayant la liberté de se promener sur les remparts avec un masque. »
C'est la seule mention explicite d'un masque dans un document militaire chiffré de l'époque. Le lien avec le Masque de fer semble évident. Cependant, des historiens ont démontré que Bulonde était encore vivant en 1708, cinq ans après la mort du prisonnier de la Bastille. Bulonde n'est donc pas le Masque de fer — mais le document révèle que le port de masques était une pratique pénitentiaire connue.

Le frère jumeau de Louis XIV : la légende de Voltaire
En 1751, dans le chapitre XXV de son Siècle de Louis XIV, Voltaire consacre un paragraphe à l'homme au masque de fer. Il affirme que le personnage a été arrêté en 1661, l'année de la mort de Mazarin — donc huit ans avant les dates que confirment les documents — et qu'il portait « un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier ». Voltaire ajoute que le prisonnier était traité avec des égards extraordinaires et que « son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles ».
En 1752, la réédition du Siècle ajoute une anecdote devenue célèbre : le prisonnier aurait gravé son nom sur une assiette d'argent et l'aurait lancée par la fenêtre. Un pêcheur illettré l'aurait retrouvée et rapportée au gouverneur, qui lui aurait dit : « Allez, vous êtes bien heureux de ne pas savoir lire. »
Dans les Questions sur l'Encyclopédie (1770–1771), Voltaire va plus loin et affirme que le prisonnier était le frère jumeau de Louis XIV — et non des moindres, puisqu'il serait l'aîné, le véritable héritier du trône, dissimulé pour protéger la monarchie.
Il n'existe aucune preuve historique de cette théorie. La naissance de Louis XIV a eu lieu publiquement, avec plusieurs centaines de témoins oculaires. Les naissances royales étaient des événements ouverts à tous, première étape pour asseoir la légitimité du futur souverain. Et une étude de la généalogie capétienne ne révèle aucune prédisposition à la gémellité.
Mais Voltaire n'écrivait pas un traité historique. Il écrivait une satire politique, et le Masque de fer devenait sous sa plume un symbole de l'absolutisme monarchique — un roi capable d'enfermer son propre frère pour préserver son pouvoir. L'idée était trop séduisante pour mourir.
Alexandre Dumas et le Vicomte de Bragelonne
En 1850, Alexandre Dumas publie Le Vicomte de Bragelonne, dernier volet de la trilogie des Mousquetaires. Le roman reprend la thèse de Voltaire et la porte au sommet de la fiction : le Masque de fer est le frère jumeau de Louis XIV, identique au roi, emprisonné pour que nul ne puisse contester la légitimité du souverain. Le personnage de Raoul de Bragelonne, fidèle à la cour, découvre le secret et le paie de sa vie.
Le roman a fixé dans l'imaginaire l'image du Masque de fer telle que nous la connaissons aujourd'hui. Mais Dumas, le premier, avait consacré dans Crimes célèbres (1840) un chapitre factuel à « l'homme au masque de fer », passant en revue les théories de son époque avant de choisir la plus romanesque.
IV. Les autres théories
Le spectre des hypothèses ne se limite pas aux quatre candidats principaux. Parmi les plus notables :
- François de Vendôme, duc de Beaufort — cousin germain de Louis XIV, participant à plusieurs conspirations, l'un des chefs de la Fronde. Jean-Paul Desprat et Hubert Monteilhet avancent qu'il aurait été capturé devant Candie en 1669 et secrètement livré aux Français. Son masque aurait servi à le faire passer pour mort.
- Jacques Stuart de la Cloche — un fils supposé de Jacques II d'Angleterre, selon l'hypothèse d'Émile Laloy (1913).
- Claude Roux de Marcilly — un conspirateur exécuté en 1669, dont le complice aurait été le prisonnier masqué, selon la thèse de Marcel Pagnol.
- James de La Cloche — un fils supposé de Charles II d'Angleterre, identifié par certains comme le Masque de fer.
- Bonaparte — une rumeur du Premier Empire faisait de Napoléon un descendant du Masque de fer, qui aurait épousé la fille du gouverneur de l'île Sainte-Marguerite. Leur patronyme aurait été déformé en « Bonaparte ». L'empereur lui-même, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, se serait amusé de cette rumeur.
V. Ce qui demeure inexpliqué
Malgré trois siècles de recherches, plusieurs aspects de cette affaire demeurent véritablement énigmatiques.
Pourquoi des mesures aussi extrêmes ?
Un simple valet ne justifie pas des dizaines de portes, des sentinelles sourdes, l'interdiction de parler sous peine de mort, et un geôlier qui doit servir ses repas en personne. Même si le prisonnier portait un secret d'État, l'intensité des précautions suggère que ce secret concernait directement la personne du roi ou la légitimité de la monarchie.
Pourquoi le garder en vie ?
Si le prisonnier était si dangereux qu'il devait être réduit au silence total, pourquoi ne pas l'avoir exécuté ? La réponse peut tenir à des considérations politiques : exécuter un homme de sang royal ou un haut personnage aurait provoqué des questions. Le garder en vie, dans l'anonymat, permettait d'éviter à la fois le scandale et le remords.
Pourquoi le masque ?
Le masque pose une question spécifique : si le prisonnier devait rester dans un cachot sans contact, à quoi servait-il de lui masquer le visage ? La réponse la plus cohérente est que le masque n'était pas destiné à la cellule, mais aux déplacements — moments où le prisonnier risquait d'être aperçu par des tierces personnes. L'hypothèse du prestige de Saint-Mars est également plausible.
Le nom de « Marchioly »
L'inscription « Marchioly » ou « Marchialy » sur le registre des morts de la Bastille reste un indice trouble. S'agit-il d'une déformation de « Mattioli » ? D'un pseudonyme choisi au hasard ? D'un nom réel, peut-être italien ? Le nom ne correspond à aucun prisonnier connu d'autre part, ce qui a nourri l'hypothèse Mattioli mais sans la confirmer.
Le silence de Louis XV
Si le secret du Masque de fer était un secret d'État de la plus haute importance, il aurait dû être transmis de roi en roi. Or, Louis XVI l'ignorait complètement. Son premier ministre, Malesherbes, fit faire des recherches dans les archives de la Bastille en 1775, sans résultat au-delà de ce que l'on savait déjà. Le chevalier de Palteau, major de la Bastille, confirma n'avoir rien trouvé. Si le secret existait, il a été perdu — ou il n'a jamais été aussi important qu'on le croit.
VI. Le verdict provisoire de l'enquête
L'honnêteté commande de le reconnaître : nous ne savons pas qui était l'homme au masque de fer. Les documents établissent qu'il a existé, qu'il a été incarcéré sous le nom d'Eustache Dauger, qu'il a été traité avec un secret inhabituel, et qu'il est mort à la Bastille en 1703 sous le nom de Marchioly.
L'hypothèse Mattioli reste l'une des plus solides, en raison du nom inscrit sur le registre des morts et de l'importance du secret diplomatique impliqué. L'hypothèse Fouquet est séduisante mais repose sur des lacunes documentaires comblées par des raisonnements. L'hypothèse du frère jumeau de Louis XIV, malgré son pouvoir évocateur, ne repose sur aucun document contemporain et contredit les pratiques des naissances royales.
Quant à Eustache Dauger, le valet au secret — peut-être était-il simplement lui-même : un domestique qui, au mauvais moment, a été exposé à un secret si grave qu'il devait disparaître du monde des vivants sans jamais avoir existé.
Le mystère du Masque de fer n'est peut-être pas celui d'une identité extraordinaire, mais celui d'un pouvoir absolu capable d'effacer un homme de l'histoire — jusqu'à ce que l'histoire elle-même le réinvente.
Sources et archives
- Lettre de Louvois à Saint-Mars, 19 juillet 1669 — Archives nationales de France, fonds Saint-Mars. Reproduite dans la correspondance publiée par Françoise Hildesheimer, Le Masque et le Masqué, Fayard, 1986.
- Registre des entrées et sorties de la Bastille, 18 septembre 1698 — Gallica / BnF, btv1b90561976/f1. Domaine public.
- Gazette janséniste, 1687 — Première mention publique du prisonnier masqué lors de son transfert à l'île Sainte-Marguerite. Cité dans Mongrédien, L'Homme au masque de fer, 1961.
- Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, chapitre XXV, 1751, 1752, 1753 ; Questions sur l'Encyclopédie, 1770–1771. Disponible sur Gallica et Wikisource.
- Récit du neveu de Saint-Mars — Publié dans l'Année littéraire, 30 juin 1778. Témoignage sur l'étape à Palteau en 1698.
- Père Griffet, Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans l'histoire, 1769. Témoin oculaire de la mémoire de la Bastille.
- Mongrédien, Georges, L'Homme au masque de fer, Arthème Fayard, 1961 — ouvrage de référence synthétisant les sources contemporaines.
- Hildesheimer, Françoise, Le Masque et le Masqué, Fayard, 1986 — étude critique des sources.
- Wikimedia Commons — Images du domaine public : Gravure de 1789, Cellule de Sainte-Marguerite, Portrait de Saint-Mars.
- Musée du Masque de fer et du Fort Royal, île Sainte-Marguerite — fondé en 1977.
Articles connexes
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- La Bastille : anatomie d'une prison d'État
- Voltaire, écrivain et censeur : les secrets du Siècle de Louis XIV