Le jeudi 4 août 1892, peu après 11 heures, un cri traverse la maison du 92 Second Street, à Fall River : « Maggie, venez vite ! Père est mort. Quelqu’un est entré et l’a tué. »
Andrew Borden repose sur le canapé du petit salon, le visage détruit par une série de coups. À l’étage, sa seconde épouse Abby est déjà morte depuis environ une heure et demie. Dans la maison se trouvent sa fille Lizzie et la domestique Bridget Sullivan. Aucune effraction évidente, aucun intrus identifié, aucune arme sûrement reliée au crime.
Un an plus tard, Lizzie Borden est acquittée. Pourtant, une comptine la condamnera pour l’éternité à « quarante coups de hache ». Elle ment sur le nombre, simplifie la famille et remplace un dossier fragile par une certitude rimée. Reprenons l’affaire avant que la chanson ne s’en charge.
Une maison riche, mais pas heureuse
Andrew Jackson Borden est un homme fortuné, propriétaire et investisseur, connu pour sa parcimonie. Il vit pourtant dans une maison relativement modeste, sans couloir central, où certaines chambres ne sont accessibles qu’en traversant d’autres pièces. Cette architecture compte : les déplacements y sont difficiles à dissimuler, mais plusieurs portes permettent aussi de compartimenter la famille.
Lizzie, 32 ans, et sa sœur Emma sont les filles du premier mariage d’Andrew. Leur relation avec Abby, leur belle-mère, est distante. Les tensions autour de l’argent et des biens immobiliers sont documentées. Quelques années avant les meurtres, Andrew a transféré une maison à la famille d’Abby ; ses filles ont obtenu en compensation une autre propriété.
Ce conflit constitue un mobile possible, pas une preuve. Le matin du 4 août, Emma se trouve à Fairhaven. John Morse, frère de la première épouse d’Andrew, a dormi dans la maison et part rendre visite à des parents. Bridget Sullivan accomplit ses tâches. Abby monte faire le lit de la chambre d’amis. Andrew sort en ville.
Deux meurtres séparés par plus d’une heure
Abby est attaquée la première, vers 9 h 30 selon les estimations médico-légales. Un premier coup la fait tomber face contre terre ; l’agresseur frappe ensuite à plusieurs reprises l’arrière de la tête. Son corps reste dans la chambre d’amis, partiellement visible depuis le palier selon l’angle.
Andrew rentre vers 10 h 45. La porte d’entrée est verrouillée de façon inhabituelle et Bridget doit l’ouvrir. Lizzie affirme qu’Abby a reçu un message l’appelant auprès d’une amie malade. Aucun message ni messager ne sera retrouvé.
Andrew s’allonge sur le canapé. Bridget monte se reposer dans sa chambre mansardée après avoir lavé des fenêtres par une chaleur accablante. Lizzie dit être sortie dans la grange pour chercher du plomb destiné à des lignes de pêche et manger des poires. Entre 10 h 55 et 11 h 10 environ, Andrew est frappé au visage et à la tête.
Lizzie appelle Bridget. Le docteur Seabury Bowen et la voisine Adelaide Churchill arrivent. C’est Mrs Churchill qui demande où se trouve Abby. Bridget et elle montent et découvrent le second corps. Le meurtre unique devient alors un double assassinat commis dans une maison occupée.

Pourquoi les soupçons se concentrent sur Lizzie
Ses déclarations varient. Elle situe différemment ses mouvements, hésite sur le temps passé dans la grange et explique mal le message destiné à Abby. À l’enquête du coroner, son témoignage paraît décousu. Elle prend alors de la morphine prescrite après le choc, ce qui peut affecter ses réponses sans les rendre automatiquement fiables.
La veille, un pharmacien affirme qu’une femme ressemblant à Lizzie a tenté d’acheter de l’acide prussique pour nettoyer une cape en fourrure. La vente aurait été refusée. La famille avait souffert de troubles digestifs les jours précédents, mais les autopsies ne révèlent pas d’empoisonnement.
Trois jours après les crimes, Alice Russell voit Lizzie brûler une robe dans la cuisinière. Lizzie explique qu’elle est tachée de peinture. Ce geste est extrêmement suspect dans une maison devenue scène de crime. Aucun témoin ne démontre cependant que la robe était portée le 4 août ou tachée de sang.
Enfin, presque personne d’autre ne semble avoir eu l’occasion de tuer Abby, rester caché plus d’une heure, assassiner Andrew puis quitter les lieux sans être vu. L’absence d’un scénario alternatif crédible pèse lourdement. Mais l’absence d’alternative n’est pas une identification scientifique.
L’arme qui n’en est peut-être pas une
La police saisit plusieurs haches et hachettes dans la cave. L’une d’elles possède une tête sans manche, recouverte de cendres ou de poussière. L’accusation suggère qu’un manche ensanglanté a pu être détruit. Les examens ne permettent pas de relier formellement cette tête aux blessures.
Aucun vêtement couvert de sang n’est retrouvé. Un meurtre aussi rapproché aurait exposé l’agresseur à des projections. Les enquêteurs fouillent la maison, mais selon des méthodes très éloignées des standards modernes. Lizzie aurait-elle porté une protection, changé de robe ou agi nue ? Ces scénarios tardifs comblent un vide ; ils ne reposent pas sur un constat contemporain.
La maison n’est pas parfaitement sécurisée. Des ouvriers, visiteurs et inconnus circulent dans le quartier. Cependant, aucun témoin solide ne voit un étranger entrer ou sortir au bon moment. Là encore, le dossier offre une forte probabilité sans trace décisive.
Non, il n’y a pas eu quarante et quarante et un coups
La comptine apparaît après l’affaire et transforme Lizzie en personnage folklorique :
Lizzie Borden took an axe
And gave her mother forty whacks…
Abby n’est pas sa mère biologique, l’arme exacte n’est pas certaine et les nombres sont faux. Les médecins comptent généralement dix-neuf blessures à la tête d’Abby et dix ou onze pour Andrew, selon la manière de distinguer les entailles. L’image des quatre-vingt-un coups appartient à la culture populaire.
Cette inflation n’est pas anodine. Elle transforme un double meurtre rapide en frénésie interminable et efface les incertitudes du procès. La rime est une excellente mémorisation et une très mauvaise pièce à conviction.
Le procès de 1893 : ce que le jury n’entend pas
Lizzie est arrêtée le 11 août. Son procès s’ouvre à New Bedford le 5 juin 1893 devant trois juges. La presse nationale envahit la ville. L’accusée, femme blanche, protestante, aisée et active dans son église, correspond mal aux représentations contemporaines d’un meurtrier brutal.
La défense est dirigée notamment par George D. Robinson, ancien gouverneur du Massachusetts. Plusieurs décisions affaiblissent fortement l’accusation. Le témoignage de Lizzie devant l’enquête du coroner est écarté : les juges considèrent qu’elle était pratiquement détenue, sans avocat et sans avertissement suffisant de son droit à ne pas s’incriminer.
Le récit du pharmacien sur l’acide prussique est également exclu, faute de lien assez direct avec des morts causées par une arme tranchante et contondante. La déclaration sur la robe brûlée entre, mais ne suffit pas à montrer qu’elle dissimulait une tenue sanglante.
L’accusation présente la tête de hache, les tensions familiales, les changements de version et l’occasion. Elle ne présente ni témoin, ni sang sur Lizzie, ni arme identifiée, ni confession.

Le 20 juin, après environ une heure et demie de délibération, le jury prononce l’acquittement. La salle applaudit. Juridiquement, Lizzie ne peut plus être rejugée pour ces meurtres. Historiquement, l’affaire reste ouverte.
Les autres suspects, entre possibilité et spéculation
John Morse
L’oncle maternel des sœurs Borden se trouve à Fall River et connaît la maison. Son alibi est toutefois exceptionnellement détaillé : il prend un tramway, visite des parents et rencontre des témoins. Cette précision a paru suspecte à certains auteurs, mais aucun élément matériel ne le relie aux meurtres.
Bridget Sullivan
La domestique est présente et dispose d’occasions. Des théories lui attribuent colère sociale, complicité ou chantage. Elles reposent surtout sur sa présence. Son comportement, ses témoignages et sa vie ultérieure n’apportent pas de preuve d’une participation.
Un fils illégitime ou un inconnu
Des récits tardifs font intervenir un fils caché d’Andrew, un ouvrier mécontent ou un visiteur. Aucun n’est établi par les documents contemporains. Ces personnages résolvent l’affaire comme un romancier résout une intrigue : en ajoutant la pièce manquante après coup.
Emma ou une complicité familiale
Emma possède un alibi hors de la ville. L’idée qu’elle aurait organisé le crime ou aidé sa sœur plus tard n’est étayée par aucune preuve directe. Leur rupture définitive en 1905 nourrit les interprétations, mais aucune des deux femmes n’en a donné publiquement la raison.
Après l’acquittement
Lizzie et Emma héritent de la fortune d’Andrew et achètent une grande maison baptisée Maplecroft dans un quartier plus huppé. Lizzie adopte parfois le prénom Lisbeth et fréquente le milieu du théâtre. Malgré l’acquittement, une partie de Fall River l’évite.
En 1905, Emma quitte Maplecroft. Les sœurs ne se réconcilient pas. Lizzie meurt en 1927, sans confession connue. Emma meurt neuf jours plus tard. Les archives personnelles éclairent leur vie, pas l’identité du meurtrier.
Verdict de l’enquête
Lizzie est la suspecte la plus évidente. Elle est présente, ses explications sont contradictoires, elle a des motifs de ressentiment et brûle une robe peu après les crimes. Il est raisonnable de la soupçonner.
Il est tout aussi raisonnable que le jury ait acquitté. L’accusation ne relie aucune arme à Lizzie, ne retrouve pas de sang sur ses vêtements, ne produit aucun témoin et perd deux éléments majeurs avant les délibérations. La culpabilité probable dans l’imaginaire ne suffit pas à établir la culpabilité au-delà du doute raisonnable.
L’affaire Borden demeure donc inconfortable : le verdict semble juridiquement défendable et historiquement insatisfaisant. La comptine a tranché à la place des preuves. Elle est accrocheuse, définitive et probablement fausse sur presque chaque détail. Bref, un excellent refrain et une calamité judiciaire.
Sources et archives
- Documents primaires de l’affaire Borden : déclarations policières, enquête du coroner, transcription du procès et testaments.
- The Trial of Lizzie Borden, Douglas O. Linder, Famous Trials, University of Missouri-Kansas City School of Law.
- Presse contemporaine sur l’arrestation et le procès, Chronicling America, Library of Congress.
- Lizzie Borden Collections, Fall River Historical Society, objets du procès, photographies et archives.
- « The Lizzie Borden Murder Trial », A. Cherree Carlson, Historical Journal of Massachusetts.
Note méthodologique : le premier volume de l’enquête du coroner est perdu ; le témoignage de Lizzie est connu par une transcription publiée dans la presse de 1893. Les nombres de blessures varient légèrement selon le mode de comptage.
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