Au printemps 1901, des plongeurs d’éponges remontent d’une épave romaine, au large de la petite île grecque d’Anticythère, des statues, des bijoux, de la verrerie et une masse de bronze rongée par deux millénaires de mer. L’objet ressemble moins à une machine qu’à un caillou malade. Un an plus tard, l’archéologue Valerios Stais remarque pourtant quelque chose d’impossible dans l’un des fragments : une roue dentée.
Cette dent minuscule ouvre un gouffre dans l’histoire des techniques. Car sous la corrosion se cache un calculateur astronomique d’une complexité que l’on croyait étrangère au monde antique. Une boîte actionnée à la main, capable de représenter des cycles célestes, d’annoncer des éclipses et de faire courir le temps sur des cadrans spiralés.
On l’appelle souvent « le premier ordinateur de l’Histoire ». La formule est spectaculaire, mais elle mérite d’être maniée avec soin. Le mécanisme d’Anticythère n’est pas un ordinateur programmable au sens moderne. C’est le plus ancien calculateur analogique complexe connu : ses nombres ne sont pas stockés sous forme de chiffres, mais matérialisés par les positions et les rapports de ses engrenages.
Et pendant près d’un siècle, l’essentiel de la machine est demeuré enfermé dans le bronze. Il a fallu des radiographies, puis une tomographie à rayons X suffisamment puissante pour traverser ses concrétions, afin de lire ce que l’œil ne pouvait plus voir. Les chercheurs n’ont pas seulement retrouvé des roues. Ils ont découvert un véritable manuel d’utilisation gravé dans la matière.
Un trésor que personne ne cherchait
L’épave est repérée en 1900 par des plongeurs venus de l’île de Symi. Elle repose à une quarantaine de mètres de profondeur, dans une zone dangereuse où les scaphandriers travaillent avec les moyens rudimentaires de l’époque. L’un d’eux meurt ; deux autres sont gravement blessés. Les fouilles menées avec l’aide de la marine grecque ramènent à Athènes une cargaison exceptionnelle.
Le navire a probablement sombré vers 70–60 avant notre ère. La date de fabrication du mécanisme, elle, reste discutée. Les études le situent généralement au IIe siècle avant notre ère ou au début du Ier. Des chercheurs ont également proposé des dates de calibration astronomique autour de 205, 204 ou 178 avant notre ère. Mais une date de départ inscrite dans les cycles de la machine n’est pas forcément sa date de construction. Autrement dit : le cadran peut commencer avant la naissance de l’horloger.

L’objet conservé aujourd’hui n’est qu’un survivant mutilé. Il est réparti en 82 fragments connus, dont une poignée seulement contient l’essentiel des engrenages et des inscriptions. Le fragment A, le plus grand, concentre une grande partie du mécanisme préservé. D’autres pièces ont été perdues dans le naufrage, détruites par la corrosion ou séparées après leur remontée.
C’est une difficulté capitale : chaque reconstitution moderne tente de retrouver une machine complète à partir d’un puzzle dont il manque de nombreuses pièces — y compris une grande partie de la face avant.
Pourquoi parler d’ordinateur analogique ?
Le mécanisme transformait une rotation manuelle en plusieurs mouvements coordonnés. En tournant une manivelle ou une commande latérale aujourd’hui disparue, l’utilisateur faisait avancer une date. Les trains d’engrenages convertissaient ce mouvement en cycles astronomiques de durées différentes.
La comparaison avec un ordinateur tient donc à trois fonctions : l’appareil reçoit une donnée, la traite mécaniquement, puis affiche un résultat. L’entrée est une date ; le « programme » est inscrit dans les nombres de dents et les rapports entre les roues ; la sortie apparaît sur les aiguilles et les cadrans.
La machine pouvait notamment représenter :
- la position du Soleil et de la Lune dans le zodiaque ;
- les phases de la Lune ;
- le cycle métonique de 235 mois lunaires, correspondant presque exactement à 19 années solaires ;
- le cycle de Saros de 223 mois lunaires, utilisé pour prévoir le retour de configurations favorables aux éclipses ;
- un cycle de quatre ans associé aux grands concours panhelléniques, dont les Jeux olympiques.
Le mécanisme n’annonçait pas une éclipse en « observant » le ciel. Il répétait des cycles calculés à partir de l’astronomie antique, notamment des méthodes arithmétiques héritées des Babyloniens. Il ne garantissait donc pas qu’une éclipse serait visible depuis n’importe quel lieu. Il indiquait qu’une éclipse solaire ou lunaire était astronomiquement possible à une date donnée, avec des informations supplémentaires gravées dans les glyphes.
La première enquête aux rayons X
Dans les années 1950 puis 1970, l’historien des sciences Derek de Solla Price et le physicien Charalambos Karakalos utilisent la radiographie et les rayons gamma pour regarder à travers les fragments. Leurs travaux permettent de compter des dents invisibles, d’identifier des trains d’engrenages et de proposer une première reconstruction générale.
Price comprend que l’objet n’est ni un simple astrolabe ni un instrument de navigation. Dans son étude de 1974, Gears from the Greeks, il décrit un calculateur calendérique et astronomique. Sa reconstruction comporte des erreurs — inévitables avec les images disponibles — mais elle installe définitivement l’idée d’une machine de calcul grecque.

À partir des années 1990, Michael Wright emploie la tomographie linéaire et construit des modèles plus élaborés. Il reconnaît notamment un ingénieux dispositif à goupille et rainure qui reproduit l’irrégularité apparente du mouvement lunaire. La Lune ne semble pas avancer à vitesse constante dans le ciel ; la machine imitait cette variation par une combinaison mécanique subtile.
Mais le grand basculement intervient en 2005.
2005 : faire entrer un scanner de douze tonnes au musée
Le mécanisme est trop fragile pour voyager. C’est donc la machine à rayons X qui vient à lui. L’entreprise britannique X-Tek installe au Musée archéologique national d’Athènes un tomographe à microfoyer de 450 kilovolts, conçu pour traverser des objets métalliques beaucoup plus denses qu’un corps humain. L’ensemble pèse environ douze tonnes.
En parallèle, une équipe de Hewlett-Packard photographie les surfaces avec une technique appelée Polynomial Texture Mapping, aujourd’hui souvent rangée dans la famille de l’imagerie par transformation de réflectance. En combinant des clichés éclairés sous de multiples angles, les chercheurs peuvent faire varier virtuellement la lumière et faire ressortir des incisions presque effacées.
La tomographie, elle, produit une série de coupes numériques. Au lieu d’obtenir l’ombre superposée de toutes les pièces, comme sur une radiographie classique, les scientifiques peuvent explorer le fragment profondeur par profondeur, isoler une roue, suivre une inscription ensevelie et reconstruire les volumes en trois dimensions.

Ce que les rayons X ont réellement révélé
Des roues invisibles et leurs nombres de dents
Les scans ont permis de distinguer des engrenages comprimés les uns contre les autres, de mesurer leur géométrie et de mieux établir leurs rapports. Les chercheurs retiennent généralement au moins une trentaine de roues dentées conservées, tandis que les reconstructions complètes en supposent davantage. Le chiffre exact dépend de ce que l’on compte et, surtout, des parties disparues.
Ces nombres de dents sont l’équivalent des constantes du calcul. Une roue de 223 dents n’est pas un caprice décoratif : elle encode le cycle de Saros. D’autres rapports traduisent le cycle métonique ou la relation entre le mois synodique et les mouvements annuels.
Deux spirales au dos, au lieu de simples cercles
Les données de 2005 ont clarifié la structure des cadrans arrière. Le cadran supérieur suivait les 235 mois du cycle métonique sur cinq tours. Le cadran inférieur organisait les 223 mois du Saros sur quatre tours. Une aiguille munie d’un petit suiveur devait parcourir les rainures spiralées, comme la tête de lecture d’un disque céleste.
Un calendrier des éclipses beaucoup plus riche qu’on ne le pensait
Les inscriptions cachées dans le cadran du Saros indiquaient non seulement le type d’éclipse attendu, solaire ou lunaire, mais aussi des caractéristiques comme l’heure et la direction. Les chercheurs ont identifié un système de glyphes et de lettres de renvoi reliant les cases du cadran à des textes explicatifs.
La machine était donc à la fois calculateur et livre. Elle affichait un résultat, puis donnait à son utilisateur les clés pour l’interpréter.
Les Jeux panhelléniques
En 2008, l’analyse des inscriptions révèle qu’un petit cadran ne suivait pas seulement un cycle de quatre ans abstrait. Il nommait des concours panhelléniques : Olympia, Pythia, Isthmia, Nemea et d’autres jeux. Ce détail est précieux, car il rattache la machine à la vie sociale grecque. Le ciel mécanique servait aussi à situer les grands rendez-vous humains.
Plus de 3 000 caractères et un mode d’emploi
L’avancée la plus spectaculaire n’est peut-être pas mécanique, mais textuelle. Les techniques d’imagerie ont porté à plus de 3 000 le nombre de caractères grecs lisibles ou partiellement lisibles. Certaines lettres mesurent à peine quelques millimètres. Elles décrivent les cadrans, les cycles et les mouvements affichés.
Les plaques qui fermaient la boîte portaient ainsi une forme de manuel. Les rayons X ont dévoilé des lignes prises entre des couches de bronze, invisibles depuis l’effondrement de la machine. Ce texte a servi de contrainte aux reconstitutions : une solution mécanique séduisante doit désormais expliquer non seulement les roues conservées, mais aussi les mots gravés.
Un cosmos comprenant les cinq planètes connues
Les inscriptions de la face avant mentionnent le Soleil, la Lune et les cinq planètes visibles à l’œil nu : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Elles décrivent des cycles et des affichages qui ont poussé les chercheurs à restituer un véritable planétarium sur la façade.
En 2021, l’équipe de Tony Freeth a proposé un modèle du cosmos avant qui cherche à concilier ces textes, les cycles planétaires et les rares éléments mécaniques conservés. Le résultat est brillant, compact et mécaniquement plausible. Mais il ne faut pas transformer une publication en machine à certitudes : la plus grande partie des engrenages frontaux manque. Le modèle de 2021 est une reconstruction argumentée, pas la photographie d’un dispositif retrouvé intact.

Ce que la machine ne prouve pas
Le mécanisme d’Anticythère attire les exagérations comme un phare attire les papillons de nuit. Non, il ne prouve pas l’existence d’une civilisation disparue dotée de technologies modernes. Non, il n’indique pas que les Grecs possédaient des ordinateurs numériques. Et rien ne permet d’en faire une machine à voyager dans le temps, même si Hollywood a joyeusement mis les deux pieds dans l’engrenage.
Il démontre quelque chose de plus intéressant : les artisans et astronomes hellénistiques savaient combiner des savoirs mathématiques, des traditions d’observation babyloniennes et une métallurgie de précision dans un instrument portable. La complexité de l’objet suggère probablement une tradition technique antérieure. Un chef-d’œuvre aussi abouti naît rarement sans prototypes, ateliers et transmission de savoir-faire. Mais ces prédécesseurs n’ont pas été retrouvés.
L’identité du concepteur demeure inconnue. Rhodes est souvent proposée en raison de ses traditions astronomiques et des liens possibles avec Hipparque ou Posidonios. Cicéron décrit d’ailleurs des sphères mécaniques attribuées à Archimède et à Posidonios. Ces textes montrent que des planétariums mécaniques existaient dans l’imaginaire technique antique — peut-être dans les ateliers eux-mêmes. Ils ne donnent toutefois aucun nom certain à notre machine.
Pourquoi le mystère demeure
Nous savons désormais beaucoup mieux ce que faisait le mécanisme. Nous ignorons encore qui l’a construit, où se trouvait son atelier, à qui il appartenait et pourquoi il voyageait sur ce navire. Était-ce un instrument de démonstration pour un savant fortuné ? Un objet pédagogique ? Une pièce de prestige destinée à Rome ? Probablement un peu de tout cela, mais les probabilités ne sont pas des archives.
La face arrière est relativement bien comprise. La face avant reste le grand territoire de reconstruction. Chaque nouveau modèle doit composer avec trois catégories de preuves : les pièces réellement conservées, les inscriptions révélées par l’imagerie et les cycles astronomiques connus des Grecs. Dès que l’une de ces colonnes manque, l’élégance mécanique peut devenir une illusion très bien huilée.
Voilà ce que les rayons X nous ont finalement appris : la machine d’Anticythère n’était pas seulement plus complexe que prévu. Elle avait été pensée comme un objet intelligible. Ses plaques expliquaient ses cadrans ; ses engrenages matérialisaient les théories du ciel ; ses aiguilles transformaient les cycles en prédictions visibles.
Deux mille ans après le naufrage, nous avons réussi à lire son mode d’emploi. Il nous manque encore le nom de celui qui l’a écrit.
Sources et archives
- Freeth et al., « Decoding the ancient Greek astronomical calculator known as the Antikythera Mechanism », Nature, 2006.
- Freeth et al., « A Model of the Cosmos in the ancient Greek Antikythera Mechanism », Scientific Reports, 2021.
- Seiradakis et Edmunds, « Our current knowledge of the Antikythera Mechanism », Nature Astronomy, 2018.
- Musée archéologique national d’Athènes, le cadran des Jeux panhelléniques.
- Institute for the Study of the Ancient World, archives d’imagerie PTM des fragments.
- Andrew Ramsey, « X-ray Tomography of the Antikythera Mechanism », 2012.